Le jour où j'ai arrêté de courir après les choses et la vie
Posté le lun. 28 novembre 2016 dans Écriture
Une expérience soudaine et inattendue : un écran de cinéma réel
C'est en lisant les Essais sur le bouddhisme zen de Daisetz Teitaro Suzuki que c'est arrivé. J'étais au jardin du Luxembourg à Paris avec mon épouse ; il faisait très beau, le parc était blindé de monde, et nous étions assis sur les chaises du parc.
De manière très soudaine, alors que j'étais en train de lire, j'ai visualisé mon environnement avec une sorte de calque superposé dessus.
Cette image, ce cadre a été visualisé comme s'il ne restait de ma vie présente que le contenu de ce cadre, et que tout ce qu'il y avait autour ne faisait plus partie de ma réalité présente.
Une prise de conscience de l'esprit
Je me rendais soudain compte, comme une évidence, comme quelque chose d'inéluctable, d'invariable, de plus fort que moi, que la réalité à laquelle nous assistons, dans laquelle nous vivons, n'était qu'un espace restreint à notre attention, et qu'à chaque seconde le passé était déjà parti tandis que le futur allait arriver et occuper notre présent, puis de nouveau partir. Comme une pelicule de film qui défile et dont nous voyons à chaque fois qu'une image.
Bon, il n'y a rien de nouveau ici, je n'ai rien découvert qui n'ait déjà été relevé, car nous retrouvons ce genre de métaphores dans beaucoup d'écrits soit bouddhiques, soit liés à la méditation, la plus célèbre allusion étant celle du fleuve qui coule : il s'agit du même fleuve, mais jamais de la même eau, comme le torrent ou le fleuve de la vie qui passe sans que nous puissions l'arrêter1.
Ce qui était nouveau chez moi, c'était un réel vécu de l'évidence en question. Il n'est plus question de discours logique, de réflexion, mais de vécu : l'esprit est soudain convaincu, il a complétement assimilé le fait que notre présent défile, qu'il advient, puis part, dans un mouvement continue que l'on ne peut jamais arrêter, quoi que l'on fasse.
Pour comprendre ce vécu, je vais faire appel à Daisetz Teitaro Suzuki, qui raconte dans Derniers écrits au bord du vide une illumination du même type que celle que j'ai eu ce jour-là :
Un degré plus profond de réalisation devait se révéler plus tard, aux États-Unis, lorsque j'entendis cette sentence zen : Hiji soto ni magarazu, "Le coude ne s'ouvre pas vers l'extérieur". Cela devint immédiatement clair à mes yeux. Le coude ne s'ouvre pas vers l'extérieur : cela semble décrire un état de contrainte, mais je vis en un instant que ce qui pouvait passer pour une restriction naturelle était en fait l'expression de la vraie liberté, et je sentis que toute la question du libre arbitre venait de se résoudre pour moi.
Je ne crois que je ne peux expliquer mieux cette évidence qui est advenue soudainement pour moi : il était inéluctable à mon esprit que l'instant présent qui était passé dans le bloc de gauche n'était plus, qu'il était parti, à jamais, et que je ne pouvais strictement rien faire pour changer cet état de fait.
Ainsi, je me suis trouvé libéré de la course que je menais chaque jour pour obtenir l'objet de mon désir dans le présent, et tout faire pour que cet objet agréable ne parte pas du présent, tout en recherchant un autre objet agréable pour renouveler le ressenti de plaisir. De la même façon que Suzuki s'est senti libre parce qu'il s'est rendu compte que laisser tomber l'inéluctable nous permettait d'être entièrement libre (en étant plus dépendant de la poursuite de l'impossible), je me trouvais moi-même libéré de la poursuite continuelle que je menais dans ma vie (en acceptant que le présent parte pour laisser la place à un futur, sans que ce mouvement puisse s'arrêter, je me déchargeais d'un poid inutilement trop lourd).
Jusqu'à avant ce vécu, je vivais ma réalité comme si ma tête bougeait et suivait chaque chose qui défilait sous mes yeux et dans ma vie, un peu comme un homme se détourne de sa réalité pour se retourner sur une femme qu'il croise. Mais la vie que je menais (que mène chaque personne qui ne rencontre pas cette évidence) était de courir après tant de choses, avec des regrets, et des envies, et une frustration constante à courir à droite et à gauche, ne serait que dans ma tête !
Là, ma tête s'arrêtait de suivre les mouvements de la vie qui défile en moi et autour de moi. Tout d'un coup, mon regard se figeait devant l'évidence ; la vraie réalité est là ; c'est la seule qui vale : laisser défiler les images et la vie qui s'écoule, et la traverser avec le moins de frottement possible ; rester focalisé sur l'écran central, et cesser de passer de l'un à l'autre, de l'écran du passé à celui du futur, en regrettant que l'un ne soit plus et en enviant que l'autre arrive.
Ce jour-là, dans ce parc, une forte quiétude m'a soudain envahi. C'était comme si je lâchais d'un seul coup toutes les choses lourdes que je portais et que je me sentais plus léger. Quelle libération ! Je souhaite vraiment que beaucoup de gens puissent sentir cela.
Tout de suite après cette prise de conscience par mon esprit, j'ai refermé le livre, je me suis adossé à la chaise dans une position confortable, et j'ai essayé de raconter cela à mon épouse, mais je n'ai pas pu trouver les mots pour exprimer la force du sentiment de quiétude dans lequel j'étais soudain immergé.
Dans ses Essais sur le bouddhisme zen (voir article à venir), Daisetz Teitaro Suzuki aborde sur des dizaines de pages la question du satori. Dans ces passages, il encercle très précisément le satori, par des explications lumineuses, mais il n'en reste pas moins une constante dans tous ces passages : cette révolution dans l'esprit n'est qu'un vécu, pas un discours ; aucun raisonnement ne peut forcer votre esprit à assimiler les réalités du monde dans lequel nous vivons. C'est pourquoi j'ai bien clairement à l'esprit le fait de ne pas avoir réussi à faire comprendre ce qui m'est arrivé ce jour-là et qui a changé depuis toute ma vie.
Il n'en reste pas moins que mon esprit a atteint ce jour-là comme une maturation définitive, et qu'il a cessé depuis de s'attacher aux choses du passé comme du futur, pour ne considérer comme seule réalité le moment présent. Cela ne signifie pas que je ne pense jamais au futur ni au passé : celà signifie juste que je ne m'attache ni à l'un, ni à l'autre, et que je laisse les choses advenir et passer, car telle est leur nature profonde sur laquelle l'être humain n'a aucun pouvoir.
Lectures recommandées
Si vous voulez en savoir plus sur le satori, vous pouvez aller directement dans les Essais sur le bouddhisme zen de Suzuki, au livre I, chapitre V : Satori. La révélation d'une nouvelle vérité dans le Bouddhisme zen. Mais le mieux reste de pratiquer la méditation de manière assidue et de lire des textes2 qui provoquent un mur sur lequel l'esprit va se cogner et réaliser qu'une réalité intangible est présente là, devant lui, et qu'il ne peut rien faire pour la changer.
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si c'est à Héraclite que l'on doit l'expression « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. », le concept est développé dans beaucoup d'écrits bouddhistes, notamment pour expliquer l'impermanence, une prise de conscience clée dans la méditation qui permet de permettre à notre esprit de se détacher des choses au lieu de les poursuivre constamment. Thich Nhat Hanh - auteur que je vous conseille - parle très bien de l'impermanence dans ses écrits, particulièrement dans Il n’y a ni mort ni peur. ↩
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Ce sont les koans, mais les Essais sur le bouddhisme zen de Suzuki peuvent aussi amener l'esprit à de telles avancées. ↩