Louis-Ferdinand Céline - Voyage au bout de la nuit
Posté le sam. 29 novembre 2025 dans Journal de lecteur
Attention
je me moque de divulgâcher (spoïler) ou non. :)
Premières impresions
Je viens de commencer le fameux Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.
On ne va pas de mentir : on a un chef d'œuvre extrêmement bien écrit. Le style est très joli, très expressif, très rythmé. On est embarqué dans une dance des idées et du vécu du narrateur, qui semble être réellement ce qu'a vécu Céline.
Mais pour continuer sur la lancée et s'en tenir à la franchise : diable, que c'est noir. De la noirceur à se nettoyer la mémoire au décapant pendant des semaines après la lecture tellement le regard de Céline s'attache sur les médiocrités humaines et les pénibilités de la vie. On sent bien que sa vie a consisté à être balloté par les vents qui le portaient sans qu'il y oppose une grande resistance ou sans qu'il l'aborde avec une grande réflexion.
Tout le long du livre, on sent le côté clinique de la maladie puisque le récit commence par l'évocation de la première guerre mondiale qui le traumatisera sur le reste du livre. C'est incroyable de noirceur, de beauté syntaxique, de destinée certes ballotée, mais qui toujours chemine.
Ne pas lire si vous n'êtes pas bien dans votre peau et/ou votre vie : ça va vous descendre en flèche et vous faire rester dans votre état comme dans un cocon.
Secondes impressions
Finalement, je l'ai fini ce livre ; ça a coulé tout seul. Et j'ai pas mal étoffé mon avis sur ce livre et sur son auteur, car après la lecture, je suis allé voir un documentaire sur lui, et j'ai feuilleté la biographie de référence écrite par François Gibault. Je l'ai juste feuilleté et j'en garde la lecture pour plus tard avec gourmandise, parce que je pense que l'on est face à une personnalité très complexe et de ce fait intéressante.
Ce qui m'a interpellé, c'est que Céline était convaincu que Le voyage au bout de la nuit était au niveau d'un grand prix littéraire ; il en avait la conviction, et il était évident pour lui qu'il tenait, avec ce livre, une œuvre qui, à l'époque, sortait du lot. C'est l'indication qu'il a travaillé son texte au lieu de le laisser couler de sa plume (d'ailleurs, j'ai vu dans une interview qu'il affirmait qu'écrire était difficile et que ce n'était pas bon pour sa santé, signe vraiment qu'il a travaillé ce livre, dans le sens d'une réelle besogne).
Pourquoi ce point m'a interpelé ? Parce qu'il indique que son texte n'est pas le témoignage d'une réalité, mais le syndrôme de quelque chose que Céline voulait faire passer. On ne saurait tenir ce livre pour un récit, ni même un témoignage d'un vécu autre qu'intérieur. Je ne pense pas en effet que Céline a vécu tout ce qu'il raconte dans ce voyage autrement que via son esprit. Il est sans cesse dans ce livre en train de s'attarder sur des détails d'une noirceur qui prend le pas sur toutes les découvertes de la vie (je pense par exemple à cette pause qu'il fait sur un trottoir de New York, ville que le narrateur découvre : il ne va cesser de développer son propos sur les toilettes en sous-sol, leur odeur, leur mauvaise fréquentation). C'est sa façon de percevoir les choses qui est rendue dans ce livre, pas la façon dont il les vit.
Ceci étant, si je pense que Céline avait suffisamment travaillé son texte pour le juger digne d'un prix littéraire, ce n'est pas seulement pour le propos en lui-même, mais c'est aussi pour la façon de le raconter. Dans la version lue par Denis Podalydès, on se prend en pleine poire l'interprétation de l'acteur, et le texte nous apparait tout du long comme un grand coup de gueule d'un mec ronchon qui passe sa vie à râler sur les bassesses humaines et sur la vacuité de l'existence.
Cet aspect-là est ce qui m'a le plus frappé et intéressé, car le vécu en lui-même n'est pas folichon en terme dramatique. Par contre, ce qui se passe dans sa tête, ça, c'est vraiment très bien rendu dans son texte (je pense à cette scène hallucinante sur un bateau où le narrateur est complétement parano et pense que tout le monde sur le bateau veut le jeter par-dessus bord, ce qui finalement s'est révélé comme un gros coup de paranoïa). Et finalement, on se demande si la noirceur qu'il évoque constamment n'est pas une manière de choquer et de faire du sensationnel encore jamais vu à l'époque et de provoquer le succès et les ventes.
Le documentaire que j'ai vu ensuite sur le comportement de Céline pendant la seconde guerre mondiale, et qui était purement raciste, il faut bien le dire, vient éclaircir un peu le tableau à mes yeux, car franchement, ses pamphlets violemment antisémites me sont apparus encore comme une manière de choquer les lecteurs et de provoquer le succès (et on peut dire qu'à ce sujet, en plein occupation nazie et en plein politique d'extermination des juifs, quel thème pouvait être le plus porteur). Son attitude, à la fin de la guerre, quand il a cessé d'être traqué et qu'il s'est recroquevillé dans sa petite vie médiocre vient conforter, à mes yeux, cette analyse.
Non pas que je croie que Céline ne ressentait pas un racisme violent envers les juifs, loin de là. Je crois plutôt qu'il s'est avéré qu'il avait les moyens de surfer sur l'antisémitisme pour choquer et vendre, mais que, dans le fond, il ne s'agissait que d'une posture intellectuelle — qui, dans le contexte de l'Allemagne nazie, avait des conséquences gravissimes dans la réalité, il ne faut surtout pas se le cacher.
Impressions finales
Le Voyage au bout de la nuit est donc pour moi un livre à lire, bien qu'il soit noir. Il nous emmène en effet aux limites, à mon sens, de la folie d'un homme qui perçoit le monde extérieur comme étant constamment en décalage avec ses valeurs. Le regard porté dans ce livre sur le monde est enivrant, et on laisse transporter dans l'histoire.
Pour ma part, j'ai vraiment envie d'en savoir plus sur l'homme, intelligent et complexe, mais aussi bien pourri de l'intérieur, et c'est avec gourmandise que j'attends de pouvoir me plonger dans sa longue biographie écrite par un de ses proches, François Gibault, afin de comprendre un peu mieux cet homme qui, je pense, n'aurais jamais été un de mes amis dans la vraie vie (trop ronchon, trop râleur, trop noir, trop connement raciste), bien que j'aurais lu avec plaisir certains de ses livres.